Les enfants sont-ils ce qu’ils sont ou ce que nous en faisons ?
Se poser la question de la place et du rôle de l'inné et de l'acquis, c'est un peu rouvrir le débat de l'antériorité de la poule ou de l'œuf. Transmission génétique, pouvoir de l'éducation, rôle de l'environnement: au fil des recherches, les certitudes s'ébranlent pour laisser place à d'autres questionnements.
A l'extrême, parler d'inné, c'est souvent flirter avec les thèses déterministes qui ont donné et pourraient engendrer les excès que l'on sait; a contrario, parler d'acquis, c'est faire peser sur l'humain, et en particulier sur les parents, une responsabilité parfois vertigineuse. Le fameux « primat de l'éducation parentale» qui, en résumé, consiste à penser qu'un enfant devient ce que ses parents en font - et dont Freud reste le papa incontesté - reste la base de tout raisonnement psy quand il s'agit de comprendre le comportement d'un enfant.
Pourtant, certains veulent en finir avec ce qui apparaît de plus en plus comme un postulat contestable et culpabilisant. En tout cas, il semble raisonnable de prendre tous les paramètres en compte et surtout de reconnaître les limites des connaissances actuelles. Or, là encore, nous n'en sommes qu'aux prémices! Les premières recherches quant au développement psychologique et social des enfants remontant à la fin du 19ème siècle seulement.
Où en est-on aujourd'hui?
La conviction freudienne, qui prédomine encore largement, est que les parents peuvent causer de terribles dégâts à leurs enfants ... Dans presque tous les cas d'ailleurs! Les chercheurs en socialisation, quant à eux, imposent toujours une concurrence sévère à leurs collègues spécialistes de génétique du comportement.
Seul terrain où tous sont à peu près d'accord aujourd'hui, et c'est mine de rien une grande avancée: il existe une interaction à double sens entre les parents et leurs enfants et ces derniers, parce qu'ils ont tous une nature différente, influent aussi sur l'éducation que leurs parents leur donnent. Ouf, s'il n'aime pas les épinards, ce n'est pas forcément parce qu'on a été de mauvais parents! Mais trêve de plaisanterie, tout début de réponse ne peut être apporté que par des pros qui nous éclairent de leurs expériences pour comprendre jusqu'où, en tant que parents, nous sommes responsables du devenir de nos enfants.
Non, le devenir des enfants ne dépend pas que des parents.
En moyenne, les parents agréables et compétents ont tendance à avoir des enfants agréables et compétents. Mais cela ne prouve pas que les parents exercent la moindre influence autre que génétique sur ce que deviennent leurs enfants. L'éducation d'un enfant ne se fait pas à sens unique, de parent à enfant: elle s'élabore conjointement par le parent et l'enfant. Chacun a pu constater, même si parfois la psychologie tente de l'ignorer, à quel point deux enfants élevés par les mêmes parents, dans les mêmes conditions, peuvent être différents et se forger une personnalité parfois radicalement opposée.
Mais aussi, les nombreux exemples de vrais jumeaux élevés à des milliers de kilomètres l'un de l'autre dans des milieux très différents et ayant à l'âge adulte exactement les mêmes manies, les mêmes goûts vestimentaires, les mêmes penchants et addictions. Plus que les parents eux-mêmes, c'est l'environnement qui construit une personnalité parce que les enfants grandissent plus par identification à leurs pairs qu'à leurs parents.
L’idée que nous pouvons faire de nos enfants ce que nous voulons est une illusion. Le débat sur l'inné et l'acquis dure depuis des décennies et a été encore récemment au centre de l'actualité. Où en sont les recherches de ce point de vue?
Il semble que les théories s'affrontent. .. C'est un sujet très compliqué et qui porte des théories très diversifiées avec des soubassements philosophiques, voire idéologiques. Les études montrent qu'effectivement il y a une part qui est de l'ordre de l'inné ... Cet inné comprenant le biologique, la génétique mais aussi des facteurs liés à des événements qui ont pu se passer pendant la grossesse, pendant l'accouchement et qui vont avoir des répercussions sur le fonctionnement psychologique de l'enfant.
Certes, des caractéristiques sont repérables assez tôt, dès quelques mois. Dès lors, on a tendance à penser que ce qui tient de la génétique, c'est du déterminisme sur lequel on ne pourra pas agir. Or, toutes les études qui portent sur la génétique des comportements soulignent justement les interactions complexes entre les gènes et l'environnement et donc entre l'inné et l'acquis. Pour qu'un génotype puisse s'exprimer, il faut une rencontre entre l'organisme qui serait éventuellement porteur d'une vulnérabilité ou d'une aptitude et un environnement spécifique. Un enfant qui aurait par exemple des propensions à devenir un grand sprinter ne deviendra jamais champion s'il n'évolue pas dans un environnement qui favorise l'épanouissement de ces caractéristiques. On est vraiment dans une problématique de l'ordre de l'interaction. Il y a des gènes qui peuvent ne jamais s'exprimer et cela renverse un peu l'idée qu'un gène va inévitablement donner lieu à tel ou tel comportement.
Quelle est la part d'inné chez un enfant qui vient au monde et dans quelle mesure les parents influent-ils sur ce que deviendra leur enfant en termes de développement social? Il faut reprendre là quelques définitions de base car on fait souvent un amalgame entre personnalité, caractère et tempérament. Le tempérament, et là les chercheurs sont assez unanimes, ce sont des caractéristiques individuelles relevant du comportement, des émotions, ces fameuses caractéristiques repérables précocement.
Dès six mois, on peut repérer déjà des éléments relativement stables dans le temps Qui seraient sous la dépendance du biologique, voire de la génétique. Là, c'est plutôt de l'ordre de l'inné. Sauf que ce tempérament va malgré tout se modifier en fonction de l'âge. Le tempérament repéré à un an ne va pas s'exprimer de la même manière chez l'enfant à 5 ans, chez l'adolescent ou chez l'adulte. Un exemple très simple: les enfants qui sont plutôt impulsifs s'exprimeront différemment selon leur âge.
Chez l'enfant petit, ça va donner lieu à une sorte de précipitation dans ses réponses, dans ses comportements. Mais si cette impulsivité est canalisée, qu'elle peut s'exprimer dans des activités sportives par exemple, l'enfant apprendra au fil du temps à répondre différemment aux sollicitations, à être attentif aux autres et prendra conscience que son tempérament peut le mettre en danger. .. En fonction de l'âge et de l'environnement, un certain contrôle s'exercera sur ces caractéristiques de base alors qu'elles sont biologiques.
Et là, on arrive sur le caractère. Le caractère, c'est ce que l'acquisition, l'éducation va apporter au tempérament au fil du temps. Quant à la personnalité, c'est une savante combinaison des deux.
Dans le domaine de l'acquis, quelle est la part d'influence de l'environnement extérieur (école, copains ... ) et des parents? Qui des deux l'emporte? Ce sont les parents et surtout lors des premières années de vie. Il y a plusieurs paramètres. Il y a la notion d'attachement, c'est-à-dire la qualité relationnelle qui existe entre les parents nourriciers et le nourrisson. C'est la disponibilité affective des parents pour l'enfant, le fait de lui accorder une place en tant qu'individu. Un tel attachement donne une base de sécurité importante à l'enfant et cette base sera essentielle dans la façon dont la personnalité va se construire.
Et puis il y a les styles éducatifs, la façon dont les parents vont mettre en place des pratiques, des attitudes éducatives. Il y a des pratiques qui se basent sur des normes, des interdits, des punitions, des sanctions, sans discussion, sans explications. Cela façonne la personnalité.
D'autres parents ont un style appelé permissif, ils sont très chaleureux mais ne posent pas de limites et ne sont pas très structurants. Si ce style peut n'être d'aucun danger pour un enfant au tempérament plutôt calme et obéissant, il risque d'être préjudiciable à un enfant plus impulsif car, n'ayant pas intériorisé les limites, il pourra se mettre en danger et avoir des soucis de socialisation.
Et puis il y a le style démocratique, où les enfants sont responsabilisés, où on leur explique les décisions prises dans la famille. A priori, c'est ce qui fonctionne le mieux. Mais il n'y a pas de recette toute faite. Ce qui est « efficace» pour un enfant ne le sera pas forcément pour un autre.
L’enfant lui-même conditionne l'attitude que ses parents ont avec lui et donc l'éducation qu'ils lui donnent.Dans les années 80, on évoquait déjà cette notion d'ajustement réciproque. Pendant longtemps, on a eu tendance à évoquer les troubles du comportement de l'enfant soit par un manque éducatif, soit en accusant l'environnement.
D'autres avaient une approche un peu plus génétique. Maintenant, on sait que le tempérament de l'enfant va conditionner certaines réponses de la part des parents. Certains parents par exemple supportent mal des enfants très vifs et ont tendance à adopter des comportements basés sur les réprimandes, les punitions ... qui vont faire que le tempérament de l'enfant va aussi évoluer sur un mode de l'opposition! Cette interaction est évidente. La première chose pour les parents, qui est assez compliquée, c'est déjà de reconnaître que l'enfant a ses propres caractéristiques qui peuvent être différentes de celles qui existent chez les deux parents ou même chez l'un d'entre eux. Ils pourront peut-être agir sur certaines mais pas sur toutes. Il faut essayer néanmoins de proposer à l'enfant un environnement, des conditions de vie adaptées à son tempérament pour son épanouissement personnel et celui des parents.